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Montréal (Québec), le
19 mars 2009
Pour la première
fois, Julie ne viendra pas au réveillon cette année, car l’été dernier elle
nous a quittés, emportée par un cancer. Et aujourd’hui, à la veille de Noël,
je suis revenu au mausolée me recueillir sur sa tombe. Sa photo gravée sur
la pierre éveillait en moi la mémoire d’une femme sage et bienveillante
d’une profonde sérénité. Comme une seconde mère, Julie avait veillé à mon
éducation.
Et tout au long de ces brèves années de mon enfance, elle m’avait souvent
guidé par la sagesse de ses conseils.
« Ton absence est
pour moi un grand vide chère tante. Aujourd’hui tu reposes ici toute fanée
dans un cercueil et ton corps se désagrège. Mais je sais que comme
Cendrillon, une sublime transformation s’est réalisée dans ta vie. Désormais
tu es revêtue de magnificence et de gloire. Tu as maintenant l’allure et la
grâce d’une femme épanouie et belle. Fière et grande avec une candeur
angélique, tu gardes en toi-même une éternelle jeunesse toujours florissante
par-delà l’éternité.
Tout là-haut tu
brilles par ta présence. Dans ces faubourgs du ciel une autre étoile est
née. Quelque part dans une autre constellation, tu scintilles de tes pleins
feux. Car malgré ce trépas de minuit que la terre dans ses ténèbres t’a
réservé, je ne doute pas qu’à jamais ton âme s’est éveillée à une autre vie
plus sereine. Avec grâce et désinvolte, tu animes en toi-même mille et une
fantaisies. Dans ces parvis célestes, tu danses malgré ces déformations
physiques antérieures. Car je me souviens que tu avais souvent mal au dos.
Avec ton nouveau corps, tu as maintenant l’allure et la grâce de la plus
grande ballerine. Tu m’avais confié que c’était ton rêve d’adolescente. Mais
ici-bas tu ne pouvais réaliser ce rêve, ton corps était trop fragile pour de
pareilles prouesses. Que de fois tu as partagé avec moi tes rêveries chère
tante ! J’en garde une ivresse constante dans mes illusions.
Et maintenant que
ton rêve est devenu réalité, je nourris à mon tour l’espoir qu’un jour mon
âme subira aussi cette métamorphose, car non, je n’ai jamais oublié ton
histoire à propos du papillon. Cette petite vérité m’a ouvert les yeux, et
aujourd’hui après avoir perdu beaucoup de mes proches, je sais que tu avais
bien raison quand tu me parlais de la chenille. C’est un insecte bien
insignifiant me disais-tu, mais quelle grande leçon on peut en tirer ! »
Lorsqu’étant enfant
je lui posais des questions à propos des mystères de la vie et de la mort,
elle me parlait toujours de la chenille et du papillon. Car disait-elle, le
bon Dieu a mis un soupçon de vérité dans les petites choses, afin de nous
instruire nous les humains. Et dans le creux de mon oreille elle m’avait
soufflé un soir : « Mais il cache ces choses aux hommes qui se pensent trop
intelligents. »
Elle citait aussi cette pensée de Saint-Exupéry : « L’essentiel est
invisible pour les yeux. »
J’étais bien naïf à l’époque, et en devenant adulte encore plus. Car j’ai
cherché la vérité par bien des raisonnements. Dans la science, la religion,
la métaphysique. Mais pendant toutes ces années, je n’ai fait qu’effleurer
cette vérité pourtant si simple, et qui dort au fond de nous dans ce passé
oublié de notre enfance.
« Tu avais encore
raison Julie lorsque tu me disais : « Devant Dieu il faut toujours garder
son coeur d’enfant, surtout lorsqu’on veut comprendre les plus grands
mystères. » Et c’est ce que j’ai réalisé un jour, en contemplant une
chenille tortillée dans son cocon. Maintenant j’ai compris cette phrase très
inquiétante que tu avais soufflée tout bas avant de mourir : « Je vais
bientôt reposer dans mon chrysalide. » Tu avais prononcé cette phrase avec
tant de tristesse. Tu l’avais bien sentie ta mort n’est-ce pas ? Mais que tu
l’avais dont bien préparée. Et depuis ton départ, j’ai approfondi cette
vérité ; je la garde maintenant bien enfouie dans mon coeur, comme un
embryon de sagesse qui grandit d’avantage en moi.
Car un jour dans ma
vie, lorsque le glas aura sonné pour moi, je quitterai cette prison de mon
corps. Comme la chenille, je me donnerai des ailes pour te rejoindre là-haut
dans cette nouvelle dimension.
Il me faudra passer par le tombeau. Peut-être. Mais je garde l’espoir que
malgré ce semblant de mort,
mon esprit restera présent face à l’univers. Aujourd’hui aveuglément, je
tâtonne ce jour glorieux dans mes connaissances et mes émotions. Comme la
chenille, j’affronte ma réalité. Mais j’ai compris par cet insecte le
pourquoi de ce destin si hasardeux. Dans mon quotidien, je ne suis qu’en
mutation vers ma véritable réalisation. Engloutit par mes sens, mon esprit
assoiffé d’absolu s’affirme sans cesse devant Dieu. Avec les années j’avance
vers le trépas, car la mort est réservée à tous. Mais j’apprends à mieux
rêver pour la surpasser. Comme la chenille, je me tortille dans ces filets
trompeurs de ce monde
ténébreux et incertain. Mais je sais qu’au bout du tunnel, la liberté
viendra. Et comme toi Julie, ce chrysalide sera pour moi mon tombeau de
salut. Car dans ce cercueil, j’aurai abandonné mon corps, et mon âme tissée
de lumière se donnera des ailes pour quitter à jamais ma mère la terre. Dans
une exaltation de joie, au comble du ravissement, j’aboutirai au coeur de ce
sublime paradis, là où m’attendent ceux que j’ai tant aimés. »
À bientôt Julie...
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